Dominus Mundi (chapitre 8 : Fuite de Latora)

Publié le par Amy Madison

Esther a repris quelques couleurs, l’imminence de son prochain départ l’a remise sur pieds.

Elle a décidé de ne pas revenir, elle a bien essayé de suivre les règles d’une bonne épouse, de contenter Mathias, mais elle n’y arrive plus. Elle se sent blessée, meurtrie dans son cœur et dans sa chair.

Elle se dirige vers l’une des salles de jeux, où doit se trouver sa petite fille, si seulement elle pouvait l’emmener loin d’ici, mais cela est impossible, le médaillon ne peut transporter qu’une seule personne. Elle va faire ses adieux à son enfant, c’est le cœur lourd qu’elle pénètre dans la salle.

Lana vient d’avoir dix mois, elle ne sait pas encore marcher, mais elle prononce déjà quelques mots.

Assise sur le sol, elle tient un gros cube à la main, ses cheveux sont brun très fin, elle a les mêmes yeux sombres que sa mère. En l’apercevant, Lana abandonne son jouet.

Un grand sourire aux lèvres, et le regard pétillant de malice elle tend les bras vers elle en explosant de joie.

— Mama… !

Esther la serre contre son cœur, pendant de longues minutes elle la cajole, et la berce doucement.

La mort dans l’âme, elle se décide enfin à la reposer sur son tapis de jeux.

Lana la fixe intensément, son regard est grave, trop grave pour une enfant de cet âge, et elle a les yeux qui se remplissent de larmes.

Esther ne bouge plus interdite. Un tourbillon de pensées inachevées submerge son esprit. Lana envoie des messages télépathiques à sa mère.

Sa fille a le don, Esther vient de s’en apercevoir.

Esther se relève, l’enfant se met à pleurer :

— Mama…Mama … ! gémit-elle. Elle sait, la petite a compris qu’elle ne la reverra plus.

Esther la quitte, les larmes aux yeux. Elle court à perdre haleine, bousculant deux Latoris étonnés d’avoir aperçu cette jeune fille bouleversée.

Arrivée dans sa chambre, elle se jette sur son lit, elle vide toutes les larmes de son corps, jusqu’à épuiser son chagrin.

Elle se calme enfin, elle doit partir seule, mais elle reviendra chercher sa fille dès qu’elle le pourra. Elle sèche ses larmes et se relève, il est temps pour elle de se préparer.

Elle se déshabille et enfile une large chemise de lin à longue manche par-dessus une simple robe bleue et un tablier blanc qu’elle noue à sa taille. Elle va recouvrir le tout d’une blouse en laine et d’un gilet de fourrure à manches courtes. Elle doit cacher ses cheveux indisciplinés, elle a le choix entre un chaperon de laine ou une simple coiffe blanche, une pièce de toile qui couvrira sa chevelure. Elle opte pour cette dernière.

Elle tient la blouse en main prête à s’en vêtir, quand soudain Mathias excédé force la porte de la chambre où elle s’était retirée depuis sa maladie.

Il vient d’apprendre qu’elle allait partir en mission.

— On vient de m’avertir que tu as l’intention de partir pour quelques jours, il n’en est pas question.

Tu restes ici, ajoute-t-il d’un ton sec.

— Non, réplique-t-elle.

Menaçant, il lève la main vers elle.

— Tu veux me frapper. Vas-y ! fais-le ! Je n’ai pas peur de toi, lui crie-t-elle en se jetant sur lui et en lui martelant la poitrine de ses petits poings serrés.

Mathias la repousse violemment, et elle heurte le mur.

— Je ne t’aime pas, je ne t’ai jamais aimé, tu me dégouttes, lui crie la jeune fille révoltée.

Mathias est hors de lui.

— Tu es ma femme, tu me dois le respect et tu es tenue de me satisfaire. Ta soi-disant maladie n’était qu’une excuse pour te défiler. Viens là, lui ordonne-t-il, tout en lui saisissant les poignets.

— Laisse-moi tranquille! hurle-t-elle en se débattant.

Écumant de rage, il frappe brutalement Esther qui heurte la table basse avant d’atterrir sur le sol.

Toujours à terre, elle se retourne et rampe aussi vite qu’elle peut afin de se réfugier hors de sa portée, mais il la rejoint et la saisit par les chevilles pour la tirer jusqu’à lui.

Elle appelle à l’aide, et lui crie :

—fiche-moi la paix! Espèce de salaud.

À présent, il est sur elle. Il a relevé sa robe et malgré ses dénégations, s’affaire à la délester de ses sous-vêtements.

Elle ne cesse pas de se débattre, aussi la gratifie-t-il d’une solide paire de claques.

Elle saigne du nez. Pour ne pas s’étrangler avec l’afflux de sang chaud qui s’écoule au fond de sa gorge, elle tourne la tête sur le côté.

C’est alors qu’elle l’aperçoit, une forme blanche. Une statuette posée sur la table a volé à terre et s’est brisée en deux morceaux. Elle cesse de résister. Mathias satisfait imaginant qu’elle s'est résignée à accepter son sort desserre légèrement son étreinte.

La jeune fille reste immobile, elle attend le bon moment. Centimètre après centimètre, elle avance doucement la main pour se saisir de l’objet, Mathias est déjà en elle, il jubile.

« Encore un petit effort » se dit-elle, et elle réussit enfin à s’en emparer.

Mathias s’en aperçoit une seconde trop tard, il reçoit un coup violent à la tête et s’effondre. Le poids de l’homme l’écrase et l’empêche presque de respirer. Haletant, elle arrive enfin à se dégager en poussant l’homme sur le côté.

Elle se relève prête à fuir, puis se ravise, Mathias ne bouge plus. En titubant, un morceau de la statuette brisée serrée dans la main prête à s’en servir, elle se rapproche du corps inanimé.

Elle attend quelques secondes qui lui paraissent interminables en tremblant de tout son corps, et des larmes de détresse s'écoulent le long de ses joues.

Il est toujours immobile, les yeux fermés, une tache pourpre auréole le côté gauche de son crâne.

Elle le secoue doucement, d’abord du pied, ensuite avec la main, et elle l’appelle plusieurs fois.

— Mathias…Mathias… Il ne réagit toujours pas.

Horrifiée, elle recule, le morceau de statuette lui échappe des mains et s’écrase avec un bruit sourd à ses pieds.

Qu’a-t-elle fait ?

Elle a tué cet homme, son époux…

Épuisée par la trop forte tension, Esther se laisse glisser sur le sol. Elle reste immobile pendant de longues minutes à fixer ses mains, tentant de reprendre ses esprits, de réfléchir.

Elle doit fuir, même son père ne pourra la sauver à présent.

Elle défroisse machinalement sa robe. Et ramasse son médaillon qui s’est décroché au cours de la lutte. Elle a une mine affreuse, elle s’asperge un peu d’eau sur le visage et fixe son reflet dans le miroir, l’image d’une meurtrière.

Une poignée de pièces d’or dissimulée dans une petite bourse au fond de la poche du tablier, son médaillon à son cou et une coiffe blanche dissimulant ses cheveux bruns, elle entre les coordonnées, et appuie sur le bouton. Esther n’est plus à Latora. Elle est partie en abandonnant Lana, sa petite fille, qu’elle ne reverra jamais.

Elle se retrouve devant les murailles d’Arkhanium, ce n’est pas une erreur, car la journée est déjà avancée et il aurait été risqué de se matérialiser à la vue de tous. Elle va devoir entrer dans la ville par ses propres moyens. La porte est peu gardée, elle est habillée en paysanne et ne devrait avoir aucun mal à y pénétrer. Comme la première fois, elle étend un peu de boue sur son visage et pénètre dans la cité.

Elle ouvre son esprit et ne capte rien de bien nouveau, depuis toutes ces années le village n’a pas changé et elle repère aisément le chemin qui la conduira au logis des paysans. Quelques femmes chargées de récipients, et se rendant au puits, la fixent un moment puis reprennent leurs babillages.

Elle va frapper à la porte quand elle s’ouvre brusquement, Nohan apparaît dans l’encadrement.

— Oui, que voulez-vous ? lui demande-t-il.

Esther comprend qu’il ne l’a pas reconnue à cause de son couvre-chef, elle l’enlève aussitôt.

— Vous ! s’exclame le jeune homme.

Le moment de surprise passé, il referme brutalement la porte sans ajouter un mot.

Esther est estomaquée, il vient de lui claquer la porte au nez.

Elle frappe un petit coup discret et elle patiente quelques minutes. Résignée, elle va repartir quand la porte s’ouvre de nouveau.

C’est Nohan.

— Très bien, vous pouvez entrer, lui dit-il. Esther voit à son regard qu’il l’invite à contrecœur, il sort en évitant son regard et ajoute :

Mes parents veulent vous voir.

— Je suis désolée, Nohan, je vous assure.

— Et bien, allez-y ! Inutile de vous justifier devant moi. Je vais prendre l’air. Et le jeune homme s’éloigne d’un pas rapide.

 

        (Auteur : Amy Madison: tous droits réservés)

 

 

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