Dominus Mundi (chapitre 4 : La mission)

Publié le par Amy Madison

4. La mission.

Esther règle son médaillon, elle hésite un instant sur les coordonnées, mais elles lui reviennent vite en mémoire.

Elle appuie ensuite sur l’œil rouge au centre du triangle gravé sur la face du pendentif, et elle disparaît.

En quelques secondes, elle est transportée dans la ville qui commence à sortir de sa torpeur.

Elle s’accroupit brièvement, et prend un peu de boue qu’elle étend légèrement à ses joues et sur son front, ainsi on la prendra vraiment pour une paysanne.

Elle écoute, non avec ses oreilles, mais avec son esprit. Elle sonde alentour et essaie de percevoir quelque chose d’intéressant. Les villageois, paysans pour la plupart, commencent à sortir de leur habitation pour aller aux champs. Elle entend les lamentations silencieuses de quelques femmes se plaignant de leur dur labeur. Un jeune homme amoureux qui songe à celle qu’il aime. En s’approchant de la haute tour triste et grise du donjon, elle perçoit les pensées du maître de la cité, le roi William, son fils a été enlevé, il sait pertinemment qu’il le reverra dans un peu plus d’une semaine, pourtant il est inquiet . Tout le monde à Arkhanium, sait que les Amazone de Valloria capturent une ou deux fois l’an des jeunes gens pour permettre à leurs jeunes femmes de procréer . Tous ceux qui ont dû subir ce rite étrange ne s’en sont jamais plaints, et c’est plus un plaisir qu’une obligation de satisfaire leurs plus jeunes filles en âge d’être fécondée.

William est un bon roi. Bien sûr, les lois ne sont pas excellentes dans cette cité au sein de laquelle une maison close abrite les plus jolies jeunes filles pour le plaisir de tous les hommes de la cité. Chaque année, les filles des paysans sont rassemblées et certaines d’entre elles sont choisies pour en faire partie.

Il y a des années que cela perdure, plus encore qu’une loi c’est entré dans les mœurs, les viols sont ainsi devenus beaucoup plus rares, la loi ne prévoit aucune punition pour ce délit.

Arkhanium vit en paix avec les villes avoisinantes de Nipigon, de Lakina et d’Akhenak.

William ne considère pas les Amazone comme des ennemies, mêmes si cette pratique, d’enlever des jeunes gens de sa ville, le gène un peu.

Esther arrive en vue des réservoirs placés devant la station d’épuration des eaux, c’est Latora qui indirectement a donné les plans aux ingénieurs d’Arkhanium afin qu’ils puissent assainir les eaux du lac. Les deux autres villes avoisinantes en ont aussi profité, seule la ville d’Akhenak n’a pas accepté cette amélioration plus hygiénique et continue à se servir de l’eau de leur lac, tout comme les Indiens utilisaient les eaux du Gange.

Le maître d’Arkhanium ne connaît pas l’existence de Latora, car Latora doit rester caché aux yeux de tous, ils ont un mot d’ordre qui leur vient du fond des âges, depuis des siècles ils veillent pour que plus jamais la guerre qui a ravagé le monde ne se répète.

Son attention est attirée par des cris et des rires. Un convoi vient de s’engouffrer dans le passage voûté et pénètre dans la ville. Des chariots bâchés conduits par des hommes et des femmes aux cheveux blonds comme le blé, ce sont des marchands venus de Saint-Laurent, une riche ville située au-delà de la forêt Saint-John.

Un attroupement se forme immédiatement, des paysans et quelques épouses d’Élites, appartenant à la haute société d’Arkhanium, prennent d’assaut les charrettes remplies de tissus chatoyants, d’outils et même de bijoux que de nobles dames examinent avec des yeux d’envie. Le marchand de breloques clinquantes et autres frivolités se frotte les mains dans l’attente des pièces d’or qu’il va pouvoir empocher.

Les paysans en manque de pièces d’or peuvent également profiter de ces ambulants qui acceptent le troc et les discussions vont bon train.

Esther se mêle aux paysannes, l’une d’elles insiste tellement qu’elle réussit à troquer un coq argenté à belle crête contre deux pans de tissus épais de couleurs vives.

Esther admire les bijoux, que présente à la foule agglutinée autour d’elle une marchande à la chevelure presque blanche, la vendeuse avise la jeune fille et lui propose un collier en échange de son pendentif.

Un signe de dénégation de la tête et Esther recule, elle glisse vivement son pendentif sous sa chemise.

La paysanne des tissus plein les bras s’adresse à elle :

—Allo, ça va bien. Vous avez raison, votre bijou est bien plus beau que ce collier de pacotille.

Esther lui jette un regard timide et lui adresse un petit sourire.

La femme ajoute :

— Vous n’êtes pas d’ici . Je me trompe ?

— Non, Madame, je viens de Nipigon.

— Madame ! Allons, ma fille, je ne suis pas noble, ni encore moins de l’Élite. Je suis Abigail, mais tu peux m’appeler Abi. J’en ai en masse, m’aides-tu?

— Oui, bien sûr répond la jeune fille en se chargeant de l’un des pans de tissus.

— T’es gentille. T’as déjeuné ?

— Non, mais je ne veux pas déranger.

— Ce n’est pas un palais, mais on a bien pour une personne de plus.

C’est ainsi qu’Esther fut invitée chez deux braves paysans d’Arkhanium.

Sur les conseils de la vieille femme, elle installe le tissu sur un banc auprès de la fenêtre. Abi l’invite à partager leur repas, du potage et un morceau d’un gibier cuit dans les cendres rougeoyantes du foyer.

Leur logis n’a qu’une seule pièce, il y fait étouffant, la température extérieure s’est adoucie, le feu est nécessaire pour la cuisson des aliments si bien que la porte reste entrouverte en permanence.

Le déjeuner de ses hôtes est plus succulent que les plateaux-repas insipides de sa cité, et elle se lèche les doigts avec délice après avoir dévoré un morceau de gibier. Un pot d’argile contenant de l’eau fraîche tirée d’un des nombreux puits de la ville étanche sa soif, l’eau est désaltérante. Comme tout lui paraît meilleur loin de Latora.

Les deux paysans sont sympathiques, ils insistent pour qu’elle passe la nuit dans leur demeure.

— Notre fils est absent pour quelques jours, vous pouvez profiter de sa couche.

Elle se laisse convaincre, sans trop de difficulté.

Couchée le plus loin possible des flammes qui commencent à faiblir, elle pense aux propos de son père, être obligée de se lier à un homme qu’elle n’aime pas, elle préférerait de beaucoup vivre dans ce village ; ces paysans semblent tellement s’aimer et, elle perçoit clairement leurs désirs de protéger leur famille de la disette ou de la maladie. Elle est immergée dans les échos d’un flot de pensées bienveillantes.

« Si au moins il m’avait proposé de m’unir à un futur scientifique, pense-t-elle. »

Elle avait déjà remarqué quelques beaux jeunes gens parmi eux. Mais un militaire !

L’hymen entre deux Acuits est fort rare, et en général le couple ne résiste pas. Vivre en permanence avec une personne qui arrive à débusquer toutes les pensées nichées dans leur esprit est insupportable.

Aussi ses pareils se tournent vers les jeunes scientifiques, mais jamais, au grand jamais ils n’auraient l’idée de s’unir à un militaire, cela serait trop dégradant pour eux.

Elle s’endort enfin bercée par le hululement lointain d’un hibou.

                                         ( Auteur : Amy Madison , tous droits réservés)

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