Alzheimer

Publié le par Amy Madison

 

 

Étendue dans la chaleur de l’été, je lézarde sur une plage de sable fin.

Occultant la douce lumière de l’astre bienveillant, une ombre inquiétante stationne devant moi.

— Bonjour madame Gérard, on a passé une bonne nuit ?

Aucun son ne s'échappe de mes lèvres serrées, que me veut cette personne, cette étrangère ?

Les yeux me piquent et quelques larmes s’échappent et trouvent leurs chemins le long de la plongée abrupte de mon cou. " Où est donc passé le soleil ?"

Je ne décolle pas mon regard du plafond, il est blanc, uniforme.

Tout autour de moi un paysage d’une pureté immaculée m’entoure, c’est ma première descente et je suis très prudente. Ma fille juchée sur ses skis et déjà à son aise, serpente élégamment sur l’étendue neigeuse, elle rit de mon inexpérience. Jean-Pierre m’accompagne en souriant, il porte un bonnet et une écharpe bleue, il ressemble à un Schtroumpf. Trop drôle!

Des mains s’agrippent à moi, me déplacent.

« Non laissez-moi ! »Je voudrais crier mais je n’arrive qu’à grommeler quelques mots inintelligibles. Je suis nue, leurs attouchements sont rapides et humide, je suis nue et toute mouillée.

« Que m’arrive-t-il ? Jean-Pierre où es-tu ? Aide-moi ! Jean-Pierre ! »

Allongée sur le sofa, je lis un livre. Jeanne est silencieuse, déjà deux ans depuis l’accident qui lui a enlevé son père, mon pauvre époux, que la vie est injuste !

Des personnes entrent et s'installent dans la pièce. Il y a tant de bruits et de nombreux éclats de voix m’indisposent, à gauche, à droite, devant, Je me sens si fatiguée encore, je voudrais tant dormir, rêver.

Cette nuit, j'ai fait un très beau rêve et j'ai pris quelques notes dès mon réveil, cela deviendra une belle histoire. J’adore écrire. J’avais terminé un roman la semaine dernière, Jean-Pierre l’a parcouru et il m’a félicité.

Je lui expliquais qu’il me faudrait encore effectuer de nombreuses corrections.

Le lendemain, il m’offrit des fleurs.

— Pour fêter la naissance d’une grande écrivaine, ajouta-t-il en souriant. J’étais si heureuse.

L'on me saisit sous les bras et m’installe de force dans un fauteuil, je sens l’odeur caractéristique du potage. On m’enserre un drap rugueux autour du cou.

Quand l'une des aides-soignantes m'engouffre la nourriture dans la bouche, je résiste un peu mais sous la pression de la mégère, je finis par capituler, je m’étrangle à moitié, de sa voix sévère elle n’arrête pas de me houspiller.

— Allez, encore une. On ouvre une grande bouche !

Je suis barbouillée de cette mixture écœurante. Elle ne me laisse pas le temps d’avaler que déjà elle m’y introduit une nouvelle cuillerée. Et je n’arrive pas à déglutir. Elle s’énerve. Ce n’est pas de ma faute.

Le supplice est terminé. Enfin, un peu de tranquillité!

A l’occasion de mon anniversaire, car vingt ans ça se fête. Je suis allée avec des amis dans une boîte de nuit hyper branchée, j’y ai rencontré un jeune homme, il m’a fait beaucoup rire et nous avons dansé ensemble presque toute la soirée.

Je lui ai donné mon numéro. Il va me recontacter j’en suis certaine. J’en suis déjà foldingue. Je rêve déjà de notre premier baiser, de son premier « je t’aime ».

— C’est moi, comment vas-tu ?

Une jolie jeune femme me fixe d’un regard triste. Qui est-elle ? Jamais vue.

Ce n’est pas une infirmière ni une aide-soignante, elle ne porte pas la même blouse blanche que ma tortionnaire. Une salope celle-là !

J’esquisse un sourire. Cette petite à l’air si bouleversé.

                           (Auteure : Amy Madison)

 

 

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